Une carte pour l’histoire : la mappemonde de Saint-Sever

Cartes anciennes, Données historiques, Stages
Carte de l’évangélisation des nations de la Terre par les douze apôtres, cette mappemonde illustre le prologue du second livre du Commentaire sur l’Apocalypse que le moine espagnol Beatus de Liebana rédigea vers 885 pour l’instruction de ses frères. L’abbaye de Saint-Sever, où le manuscrit fut copié vers 1060, occupe une place remarquable dans la mappemonde. La terre australe est ainsi légendée : « En plus des trois parties du monde, il y a une quatrième partie au-delà de l’Océan, dans la direction du sud et inconnue de nous à cause de la chaleur du soleil. Dans ces régions, on prétend fabuleusement que vivent les Antipodes. » Mappemonde du Beatus de Saint Sever, Beatus de Liebana, Commentarius in Apocalypsim, Saint-Sever (Landes), Vers 1060. Manuscrit sur parchemin, 290 folios, 37 x 29 cm BnF, Manuscrits, Latin 8878, fo 45bis vo 45ter, © Bibliothèque nationale de France.

Tout à son travail d’inventaire et de catalogage des cartes anciennes dans le département des Landes, Vincent Pesserre s’est passionné pour une curieuse mappemonde du XIe siècle situant Saint-Sever au même plan que Rome, dans une représentation du monde chrétien pour le moins utile au rayonnement spirituel et politique de son abbaye. La carte fait partie des enluminures du Beatus de Saint-Sever, la seule copie connue en France du Commentaire sur l’Apocalypse rédigé au VIIIe siècle par le moine espagnol Beatus de Liebana. Une reproduction est visible au musée des Jacobins de Saint-Sever et en ligne sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France qui conserve le codex original. 

« A travers cette carte, un parallèle peut être fait avec les deux types majeurs de représentations spatiales de l’époque, à savoir la Table de Peutinger, représentant le territoire de l’Empire romain, et la carte en « T-O ». Cette dernière est reconnaissable par son découpage du monde en trois continents, l’Asie, l’Afrique et l’Europe, séparés par une mer qui n’est pas sans rappeler la lettre T, le tout formant un cercle. L’Asie se situe sur la partie supérieure du document car le Paradis était, selon l’Eglise médiévale, situé à l’autre bout de l’Asie, sur des terres inaccessibles. Résultant de l’addition de ces deux types de cartes, la mappemonde fait figurer les trois continents : l’Asie toujours dans la partie supérieure avec le Paradis représenté par un rectangle où figurent Adam et Eve ; l’Afrique, ou du moins le Maghreb sur la partie droite de la carte ; enfin, l’Europe sur la partie gauche avec Rome au centre, résidence de la papauté. Le monde est alors un plateau circulaire, entouré par l’océan. La mer Méditerranée se retrouve au centre du monde, elle semble former avec ses affluents le « T » séparant les continents. Les montagnes sontreprésentées par une chaîne de pics plus ou moins pointus. C’est l’un des éléments qui permettent d’identifier la France, grâce aux Pyrénées, l’Océan Atlantique, les semblants de fleuves ou directement l’appellation Aquitania. »

Vincent Pesserre, étudiant géographe, stagiaire de l’AHNA

Que le géomaticien se rassure, l’Atlas historique de la Nouvelle Aquitaine n’a pas versé cul par-dessus tête ! La mappemonde du Beatus de Saint-Sever restera bien à sa place dans le champ de l’iconographie médiévale, une image plus qu’une carte au sens du géographe, une représentation du monde connu tel que ses auteurs le concevaient ou souhaitaient le transmettre. L’ouvrage est le fruit du travail des moines copistes du scriptorium de l’abbaye, dont Grégoire de Montaner avait su faire un foyer artistique de premier plan. Il présente des caractéristiques uniques probablement à l’origine de sa conservation. Vendu par les moines, le codex serait passé entre des mains privées avant de réapparaitre au 18e siècle. Il rejoint presque aussitôt le Trésor national. De style roman, l’église abbatiale de Saint-Sever est classée monument historique en 1911 et inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 1998 au titre des Chemins de Compostelle en France.